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Errances authentiques — Prologue du voyage vers les Balkans et la Mer Noire - Le 20/01/2013 à 21:52

Qu’on l’appelle errance, vagabondage, nomadisme, ou randonnée, le principe est le même. Forcément grand et aventurier, le voyageur part en quête d’imprévu, de jamais vu, d’explorations, de révélations. Tous ayant un caractère authentique.
Il ne sera pas déçu, puisqu’en furetant et en parcourant du matin au soir les ruelles - remplies de dangers, de poussières et de mendiants - il va finir par dénicher dans une échoppe lugubre un ustensile sans aucune utilité pour lui, et qu’il placera à son retour sur une étagère. Ne lui dites surtout pas que vous avez trouvé le même - à un prix bradé - sur e-bay. Cela le vexerait. Au cours de son périple, il va aussi goûter “un truc hyper-épicé au goût bizarre” ainsi qu’une boisson délicieuse - mais un peu amère qui l’aura sorti de la monotonie de son steak frit accompagné d’un demi. S’il suit attentivement son guide touristique (une version anglaise, plus détaillée !), il pourra cocher au fur et à mesure les sites les plus remarquables. Cela après les avoir observés pendant 45 secondes chrono et en avoir pris une multitude de clichés. Là encore, si vous voulez rester son ami, ne faites aucune référence à ces sites internet qui proposent la même visite, en restant, peinard, devant son ordinateur. Écoutons encore notre voyageur parler de ses observations. Dans les fins fonds du pays exploré, il a vu “des gens très pauvres, mais qui paraissaient heureux. Même s’ils n’avaient pas grand-chose à manger” ; et d’autres “qui travaillaient comme au moyen-âge”. Il n’en est pas certain, mais il pense “avoir approché une tribu qui vit totalement coupée du monde”. Ah ! Bon ! Pourriez-vous lui dire. “Sur la photo que tu as prise d’eux, ce n’est pas un groupe électrogène qu’on voit à côté d’un bidon en plastique ?”. Remarque mesquine qu’il interprétera aussitôt comme une preuve de jalousie.
Pour notre explorateur, les populations humaines se répartissent ainsi. Au nord, il y a les gens du Nord, au sud, les sauvages. Plus au nord, ce sont les gens du grand nord. À l’est les habitants ont été massacrés par les communistes tandis qu’à l’Ouest, ils ont été sauvés par les américains. Lui-même, bien entendu, se trouve au centre du monde et observe attentivement tout ce qui se passe.
Le fantasme du voyageur-explorateur moderne est un sujet d’étude pour les anthropologues comme Jean-Loup Amselle (“Essai sur les primitivismes contemporains”) ; pour de nombreux philosophes comme Frédéric Gros, ou Pierre Sansot, et pour des écrivains comme Henri-David Thoreau. Sans oublier Claude Levi-Strauss, dont les premières lignes de “Tristes tropiques” (une pure merveille) remettent nos pendules à l’heure. En résumé, nous rechercherions dans le passé ou dans des sociétés primitives, des réponses à nos propres angoisses. Cette forme de tourisme mystique et cette quête d’une société idéale sont entretenues à grand renfort de publications par des auteurs qui ont flairé le filon. Lorsqu’on a du mal à parler avec son voisin de palier, avec ses enfants, avec ses collègues de travail et avec les autres voyageurs du RER, c’est normal d’aller chercher la causette à l’autre bout du monde. Au moins, on ne s’engueulera pas. Mettant dans le même sac certains bons auteurs comme Abensour, Kenneth White et même Jacques Attali en personne, Jean-Loup Amselle résume la situation. “Toute cette glose révèle bien souvent du fantasme et du stéréotype et n’entretient que de lointains rapports avec les sociétés nomades réelles, lesquelles n’existent jamais sous la forme pérenne de l’errance et de l’isolement”. La confusion vient de la représentation que se font les Occidentaux des autres cultures. L’autre est un autre et son fonctionnement est différent. Gardons-nous bien de le juger. Vous voulez une preuve que les “trésors touristiques” sont des mises en scène ? Arrivez donc en dehors des heures prévues ! Observez les portables, les téléviseurs, les 4 x 4... Et les conteneurs en provenance de Chine, bourrés à craquer de bibelots africains ou de statuettes péruviennes qui seront revendues dans les souks. Un conseil, prenez-en trois ou quatre et vous aurez un prix.
Et moi, me direz-vous, pourquoi je voyage ? Pourquoi je pars tout le temps, ici et là ? Pour humer l’air ! Simplement pour être dans une réalité différente. Et pour ça, je n’ai pas besoin d’aller loin. Je voyage lorsque je marche sous la pluie ou par un froid intense près de chez moi. Je voyage lorsque je traverse la commune où j’habite à une heure insolite. Je voyage lorsque je marche nu-pieds avec une totale insouciance sur un chemin caillouteux. Je voyage lorsque je décide de m’arrêter toutes les cinq minutes sur une route de campagne. Je voyage lorsqu’au cours d’une randonnée à vélo, j’allume un feu sur le bord du chemin pour me réchauffer. Je voyage aussi lorsque je m’arrête pour discuter avec une vieille femme assise devant sa porte. Sur les sites touristiques, j’ai la fâcheuse manie d’éviter les attroupements. Et si je fais semblant d’écouter le guide débiter son laïus, c’est peut-être pour rire de son baratin. D’ailleurs, personne n’écoute jamais ; personne ne retient ses leçons.
À vrai dire, je n’attends rien d’un voyage. À part peut-être le rayon vert, les aurores boréales et le naufrage en direct d’un nouveau Titanic, il n’y a rien à espérer. Et je ne vais quand même pas aller risquer ma peau au sommet de l’Everest pour être simplement le 235é à l’avoir fait cette année ! Je n’attends rien, mais j’y trouve à chaque fois mille et une merveilles. Ce sont, des cailloux, des billets de bus, des friandises, des thés à la menthe, des lumières insolites, des mal-au-dos, des bestioles qui piquent, des désordres invraisemblables, des odeurs de feu, des chiens errants, des cafards dans les chambres, des problèmes pour trouver les chiottes, des bouis-bouis, des portes bariolées, des émotions dans les lieux saints, des brouhahas, les silences des mosquées, des odeurs de cuisine, de gamins qui jouent au foot... Dans mes souvenirs, les bons et des moins bons moments me distraient tout autant. Il y a en vrac l’accolade d’un artisan âgé ; l’attente exagérément longue à la frontière ; un guide qui nous a grugés ; un autre qui s’est enthousiasmé ; les excès de vitesse d’un taxi surchargé ; le Colisée à Rome au petit matin ; le coucher de soleil à Séville ou sur la rade de Marseille ; la première messe à la cathédrale de Sienne ; le poisson frais des pêcheurs italiens ; Picasso à Madrid ; des paysans roumains assis au soleil et mille choses encore que l’ordinateur garde heureusement en mémoire.
Mais j’ai parfois l’impression de voyager davantage en fermant les yeux et en m’imaginant être dans le Sahara, au milieu de l’Atlantique ou au sommet d’une montagne. Alors, je sens qu’un jour, la flemme de voyager va gagner la partie !

Michel Deuff.

Commentaires

jakkiki - Le 05/06/2013 à 21:33

Eh bin, en v\'là un essaï qu\'est un bon essaï !
Jak

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